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MISE EN GARDE CONTRE LE TRIPATOUILLAGE DE L’ARTICLE 37

LES EVEQUES GARDENT LE CAP DE L’AGGIORNAMENTO

"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"
Dès ses origines, la Chrétienté a été traversée par les conflits les plus divers, relevant de sa place par rapport au pouvoir temporel comme de l’interprétation de la Parole divine. Bien de pages d’histoire seront ainsi écrites souvent avec l’encre des larmes et du sang. Ces turbulences au plan de la grande famille de la Chrétienté ont souvent été constatées au niveau des Etats. Au Burkina Faso, l’Eglise catholique a aussi connu des périodes de flux et de reflux, certains diraient de grandeur comme de décadence.

L’EGLISE MILITANTE

Sous la 4ème République, il n’en manque pas pour soutenir qu’avec Blaise Compaoré, l’Eglise a été hissée au pavois comme jamais elle ne l’a été. Quand on sait qu’elle n’était pas toujours en odeur de sainteté sous la 1ère République, bien que le premier président fut issu de ses entrailles, et que sous la 3ème, elle était si peu à l’aise qu’elle a vu « un don de Dieu » dans le coup d’Etat du CMRPN avant de subir à sa façon les rigueurs du CNR, on comprend que certains, en son sein, ne se soient plus sentis d’aise d’être, sous la 4ème République, assis à la droite du tout Puissant Blaise Compaoré !

Comme il a redonné ses lettres de noblesse à la Chefferie coutumière en en faisant plus qu’un supplétif, un partenaire dans la gestion du pouvoir, le Président du Faso a agi de même avec les confessions religieuses et notamment avec l’Eglise catholique.

La période de Monseigneur Jean-Marie Compaoré représente cette compénétration quasi parfaite entre l’Eglise et le pouvoir puisque l’Archevêque en arrivait, sortant de ses missions apostoliques, à dire que personne n’équivalait Blaise Compaoré pour conduire le peuple burkinabé !

Mais de cette grandeur, beaucoup s’en seraient passé ! Dans l’opinion, la fronde a été immédiate, grossissant au fil du temps et des audaces de l’Archevêque. Bien de membres de la famille catholique, pour discrets qu’ils fussent, n’en cachaient pas moins des condamnations de voir ainsi l’Eglise transformée à son tour en « gâteau » comme on qualifie les personnes et structures-liges du pouvoir.

L’EGLISE, CRITIQUE DE LA MAL GOUVERNANCE

Monseigneur Philippe Ouédraogo Depuis l’arrivée de Monseigneur Philippe Ouédraogo à la tête de l’Eglise, ce qui se murmurait comme rectification, devient une réalité. Les propos tenus au CBC au cours de la rencontre du 21 janvier 2010 où le prêtre Isidore Ouédraogo a prononcé ces paroles sans précédent (« Le chrétien doit s’engager politiquement pour être le ferment du monde nouveau. Il faut renverser les systèmes corrompus… Le chrétien doit donc travailler à une véritable démocratisation effective du pays »), avaient comme donné le coup de gong de l’aggiornamento.

On avance un peu plus dans ce sens avec la réaction de la Conférence épiscopale Burkina/Niger au sujet de l’article 37 de la

Constitution au cours de sa dernière assemblée plénière annuelle tenue à Fada N’Gourma du 15 au 21 février 2010.

On ne parle que de ça, que de l’Eglise qui précise qu’elle est à l’écoute du monde et de l’ « environnement national qui bouillonne de toutes sortes de discours et de préoccupations », qui dit relier son intervention sur l’article 37 avec ce qui se dit dans les journaux. Si les Evêques considèrent qu’il est tout à fait normal que des réformes régulières interviennent pour assurer le fonctionnement régulier des institutions dans l’intérêt du bien-être des populations, s’agissant de la réforme de cet article, ils posent des balises. Ils préviennent de ne pas « fermer les yeux sur l’histoire récente de notre pays », et remontent au drame de Sapouy pour tirer dans le Rapport du Collège de Sages du 30 juillet 1999, cette recommandation préconisant de « revenir sur la modification de l’article 37 de la Constitution et y réintroduire le principe de la limitation à deux mandats présidentiels consécutifs ». Ils poursuivent en relevant que tout changement au plan constitutionnel doit viser l’intérêt général et non des intérêts particuliers : « la Justice sociale est à ce prix ». Rappelant la contribution du Collège de Sages à la restauration de la paix, ils posent la question qui vexe, qui tue comme on dit : « A qui profiterait un retour en arrière en amendant de nouveau l’article 37 pour y faire sauter la limitation des mandats présidentiels consécutifs ? ». Mettant en garde contre les turbulences qui pourraient en découler, ils renvoient à ce principe prôné par les Sages : « Toute légalité et toute légitimité tirant leur source de la Constitution, celle-ci doit faire, tant dans son esprit que dans sa lettre, l’objet d’un strict respect».

Les Evêques finissent en soulignant que leur expression sur cette question se fonde sur le souci d’interpeller les uns et les autres à plus de vigilance et de responsabilité pour ne pas compromettre « les acquis sociaux et politiques de notre peuple ».

SORTIE DOUBLEMENT BENEFIQUE

Il n’y a pas, dans les propos des Evêques, une simple évocation du passé pour étayer l’attachement du peuple burkinabé dans sa diversité, à la limitation du mandat à deux termes ; il y a aussi une leçon de pédagogie et de morale autour de la parole donnée, de la nécessité de ne pas substituer des volontés particulières à la volonté générale, et donc de ne pas confectionner ou interpréter nos normes juridiques en fonction d’intérêts, de situations particulières plutôt que de la volonté du peuple.

Sans faire appel à des fondements juridiques, les Evêques les suggèrent en se rattachant implicitement au principe du constitutionnalisme démocratique qui veut que le respect de la limitation des mandats ressorte autant des garanties matérielles incluses dans la constitution que de son esprit, que de sa morale.

Il faut féliciter Monseigneur Philippe Ouédraogo et toute l’Eglise d’avoir enclenché ce mouvement. Il peut être doublement bénéfique.

Bénéfique au plan national en jouant comme un mécanisme d’alerte pour éviter de passer le rubicond du charcutage auquel appellent à cor et à cri, des partisans du pouvoir, et partant, éviter de voir le pays encore une fois plongé dans des contestations, des heurts aux conséquences imprévisibles.

Bénéfique aussi à l’Eglise elle-même qui pourra recentrer ses missions sur un champ beaucoup plus conforme à son apostolat, en évitant de se faire le griot d’un régime en particulier et encore moins la complice de faits de gouvernance injustes.

San Finna N°557 du 08 au 14 Mars 2010